Arnon Grunberg, écrivain très talentueux, appelé un enfant prodige de la littérature néerlandaise, s’est rendu à Lublin. Il écrira une œuvre sur notre ville dans le cadre du projet littéraire citybooks. Il a déjà fait part de ses impressions sur son blog.

La question la plus souvent posée à vous après votre déménagement à New York, vous écrivez, c’était la question de savoir s’il y a quelque chose de typiquement américain. Est-ce que vous avez remarqué quelque chose de typiquement polonais pendant votre séjour à Lublin ?
Je dirais qu’il y est un type spécifique de mélancolie. J’ai observé quelque chose de pareil en République Tchèque mais cette mélancolie polonaise est pourtant différente… Je crois que je la ressens en quelque part en tant qu’étranger. Il me semble qu’elle est liée à l’histoire, à l’historicité et à la conscience de la limite de la vie.

Cela semble terriblement sérieux…
Parce que les Polonais sont terriblement sérieux. Je ne veux pas dire qu’ils manquent d’un sens de l’humour. C’est seulement ma propre observation.

Pourquoi n’aimez-vous pas parler avec les médias ?
Parce que j’aime être la personne qui pose elle-même des questions. Quand il est au contraire, je me sens un peu comme entre un interrogatoire de police et une visite chez le psychothérapeute. Pour un certain nombre de raisons le fait de poser des questions est beaucoup plus confortable, plus sûr que le fait d’y répondre. A Lublin, je n’y ai pas beaucoup d’occasions de parler. Il y a une barrière de la langue et en plus, je ne me sentais pas suffisamment à l’aise pour accrocher simplement des personnes dans la rue. Pour cette raison, je n’ai pas arrivé à trouver la maison du bourreau. J’ai eu honte de demander le chemin aux adolescents allant à l’école la rue Długosz : « Pardon, comment aller à la maison du bourreau ». Je ne voulais pas faire une bêtise. Mais maintenant, j’ai déjà appris comment y aller et probablement j’irai. D’ailleurs j’ai une liste de trois pages, une liste des lieux que je veux voir. Il s’agit tout d’abord des églises, des musées, des cafés… Le matin, je travaille sur mon nouveau livre, l’après-midi, je me promène.

Et s’il s’agit de votre expédition à Majdanek ? Pourquoi étiez-vous gêné de dire dans un taxi : "Na Majdanek proszę" («Majdanek, s’il vous plaît ») ?
Au lieu de dire ça, j’ai dit "Do Muzeum na Majdanku proszę" (« Au musée de Majdanek, s’il vous plaît »). Je me demande d’où venait mon embarras. Peut-être du fait que partout à l’exception de Lublin « Majdanek » est associé sans ambiguïté avec le nom du camp ? Je ne sais pas. Je ne voulais pas faire un faux pas mais juste éviter tout malentendu possible. Après j’ai vu un tableau « Majdanek » sur le bus et il s’est avéré que tous le disaient comme ça- d’une façon ordinaire, juste pour indiquer un lieu de destination. Au début je me sentais étrange de ce fait parce que pour moi, Majdanek était toujours un camp de concentration. Maintenant je dis moi-même tous simplement : « Majdanek ».

Les différences culturelles sont l’un des fils de votre pièce dont l’action se déroule en Pologne, sous le titre de « Notre pape ». Apparemment il y a des discussions pour montrer cette pièce à Lublin.
En effet, ce texte a inspiré Witold Mazurkiewicz qui présentera probablement la pièce « Notre Pape » avec sa troupe Kompania Teatr en octobre. Je suis très content parce que j’ai écrit ce drame ayant la pensée de le montrer particulièrement au théâtre polonais et au public polonais. Il a dû être présenté à Wrocław mais j’ai reçu une lettre dans laquelle j’ai été informé qu’il y avait trop de stéréotypes négatifs sur les Polonais et que ce théâtre me refuse. J’ai été très étonné parce qu’il n’y avait de traduction polonaise à ce moment-là.

Ce drame, il est sur quoi ?
Sur l’académicien belge qui arrive à Wrocław pour enseigner et qui n’est pas au courant de tous les points sensibles dans l’esprit des Polonais. Nous voyons à la fois sa maladresse et la Pologne présentée de son point de vue. C’est l’antihéros : il est maladroit, non pas comme Don Quichotte, mais il commet toutes les fautes possibles, en plus il les fait de bonne volonté. Il n’a pas assez réfléchi ce que signifiait d’être un étranger et il fait beaucoup de gaffes concernant la religion ou concernant les relations à l’université.

D’où vient le titre « Notre Pape » ?
Quand j’écrivais ce texte, j’ai eu l’impression que tout le monde parlait sur le pape qui est décédé récemment. Quand j’ai demandé aux gens choisis par hasard à Wrocław ce qui est important pour eux et associé à la Pologne, ils donnaient dans quatre-vingt-dix pourcents la même réponse : « notre pape ». C’est pourquoi le pape est devenu pour moi en quelque sort une icône de la culture polonaise contemporaine.

Vous mentionnez monsieur Marek Hłasko parmi vos inspirations littéraires
Quand j’étais adolescent et on m’a expulsé de l’école, deux polonaises m’ont aidé énormément. L’une était une choréographe, l’autre une sculptrice. Cette dernière m’a dit : « Tu devrais lire Hłasko”. Bien qu’il ait écrit sur les années 50 en Pologne et moi, je lisais ses livres dans les années 80 aux Pays Bas, cela a été pour moi une véritable révélation. On l’appelait « James Dean de la littérature polonaise » et moi, je le prenais tout simplement pour un grand auteur. J’ai été fasciné par son style, le sens de l’humour sombre, l’énergie émanant de ses paroles. En disant littéralement, j’ai avalé "Drugie zabicie psa" (« Deuxième assassinat du chien »), "Ósmy dzień tygodnia" (« Le huitième jour de la semaine »), "Następny do raju" (« Suivant au paradis ») ou une courte histoire "Opowiem wam o Ester" (« Je vais vous parler d’Esther »). J’apprécie beaucoup aussi la poésie polonaise, je lis du Miłosz, Herbert, Różewicz ou Zagajewski.

Le premier roman d’Arnon Grunberg « Lundis bleus » est devenu un best-seller et il a été traduit en 13 langues. Un seul livre traduit en polonais est un livre « Douleur fantôme ». Il écrit également sous le pseudonyme de Marek van der Jagt.

Source: Sylwia Hejno, Kurier Lubelski, le 9 mars 2012